Apprendre le pardon (I) – Genèse 41.37-57

« Dieu m’a fait oublier toutes mes peines et toute ma famille » (51).

Telle est la parole de Joseph à la naissance de son premier fils. Joseph

affirme qu’il est heureux d’oublier sa famille car elle a été source de

grande détresse. Mais un homme peut-il oublier sa famille ?

Joseph est considéré comme un grand personnage. D’une certaine

façon, c’est un saint de l’Ancien Testament. Et du coup on a tendance à

considérer que toutes ses actions sont bonnes. Mais tous les saints

n’ont-ils pas leurs failles ? Et ne faut-il pas poser sur lui un regard plus

nuancé ? Joseph est un grand personnage certes, mais cela ne signifie

pas que tout ce qu’il a fait est bien.

Au moment où il prononce la phrase ci-dessus, il se trouve dans une

situation de conflit non résolu avec ses frères. Son père pense qu’il est

mort et connait une forme de dépression. La famille est totalement

dévastée, éclatée. Revenons un peu sur ce parcours.

L’origine du conflit

Dans une situation de conflit, on le sait, les torts ne sont jamais à 100%

d’un côté seulement. Tout conflit a des racines profondes. Telle chose

dans l’attitude de l’autre me gêne, mais je ne lui en ai jamais parlé. Et la

gêne va en s’amplifiant…

C’est bien cela qui s’est passé dans la famille de Joseph. Les frères

sentaient bien, depuis longtemps, que Joseph était le chouchou de leur

père. Est-ce parce qu’il était le plus jeune, à l’instar de Jacob qui, lui

aussi, avait été le plus jeune de la fratrie et le préféré de sa mère

Rébecca (Gn 25.28) ? Quoiqu’il en soit, les frères avaient bien senti

cette préférence de leur père pour Joseph. Les choses se sont

confirmées lorsque Jacob lui a offert une belle tunique (37.3) et, devant

cette marque affichée de préférence, ils se mirent à détester Joseph. Il

leur était insupportable de voir leur jeune frère parader dans cette

tunique colorée ! Ils étaient pleins d’amertume, mais ils n’en ont parlé

ni à Jacob, ni à Joseph !

Et voilà qu’un jour Joseph vient vers eux, sans doute vêtu de sa belle

tunique, et leur raconte un rêve qu’il a fait. Ce rêve indiquait que eux,

ses frères aînés, allaient se prosterner devant lui ! Pour qui se prenait-il

donc, ce jeune prétentieux ! Voulait-il les dominer ? Les frères se mirent

à le détester encore plus fort (37.8).

Bien-sûr, nous savons que les rêves sont venus de Dieu. Et pour cette

raison nous avons tendance à minimiser ce que l’attitude de Joseph

avait d’inacceptable. Mais sachant la situation tendue dans la famille, la

révélation des rêves ne pouvait avoir que des conséquences

désastreuses. Et bien que les rêves viennent de Dieu, il n’est dit nulle

part que Joseph devait en parler à ses frères. S’il voulait les partager, il

aurait pu s’adresser à son père seulement, ou à sa mère ! Mais le texte

précise qu’il va directement trouver ses frères (37.5). Est-ce un manque

de sagesse ? Est-ce de la provocation ?

L’attitude pour le moins maladroite de Joseph nous donne une

première leçon : ce n’est pas parce qu’on a reçu une révélation du

Seigneur qu’on saura l’utiliser avec sagesse ! Il ne suffit pas d’entendre

le Seigneur nous parler, il faut encore savoir faire un bon usage de cette

parole, demander sa sagesse pour savoir comment faire connaître cette

parole. Une bonne parole, manipulée sans amour et sans sagesse, peut

faire bien du mal. Et l’apôtre Paul pensait peut-être à Joseph lorsqu’il

disait : « Si j’ai le don de prophétie, la compréhension de tous les

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mystères et toute la connaissance, mais que je n’ai pas l’amour, je ne

suis rien » (1 Cor 13.2).

La violence déchaînée

Les frères sont maintenant bien ancrés dans leur haine. N’en ayant

jamais parlé à leur père, ou à leur frère, c’est l’union sacrée !

Et voilà que Jacob, qui a décidément l’air d’être complètement à côté

de la plaque, envoie Joseph vers ses frères qui gardent le troupeau au

champ. D’ailleurs on peut se demander pourquoi Joseph ne gardait pas

les troupeaux, lui aussi. Etait-il dispensé de travail par favoritisme ?

Quoiqu’il en soit, Jacob l’envoie vers ses frères pour voir si tout va bien

pour eux et pour le troupeau. Le texte hébreu dit même que Joseph est

envoyé pour voir si ses frères sont en paix (37.14) ! Jacob ignorait-il le

profond conflit entre ses fils ? Joseph était-il naïf au point de ne se

douter de rien ? Les conséquences de cette visite seront dramatiques.

La colère amassée des frères est telle qu’ils décident de se jeter sur

Joseph sans même prendre le temps de s’expliquer. Après tout, c’était

eux les aînés. N’avaient-ils pas la responsabilité de trouver une

solution ? Mais au lieu de cela, ils se ruent sur leur cadet, le dépouillent

de sa belle tunique et le jettent dans une citerne. N’était l’intervention

de Ruben et de Juda, Joseph était un homme mort (20-22 et 26-28) !

Pour se débarrasser du cadet encombrant, les frères décident

finalement de vendre Joseph comme esclave. Sans doute pensaient-ils

que, sans lui, la vie familiale retrouverait la paix. Mais il est évident que

leur pseudo solution ne pouvait pas régler le problème. Leur père Jacob,

croyant son fils mort, tombe dans une profonde dépression (37-34-35).

Et Juda décide de s’éloigner de la fratrie (38.1). La famille tombe encore

plus bas.

Lorsqu’il y a un conflit, il ne suffit pas de se séparer sans explication.

Une séparation sans explication ne règle rien. Bien-sûr une explication

n’implique pas qu’on va trouver une solution. Mais un refus

d’explication ne résoudra jamais un conflit. Au contraire : il ne fera que

le nourrir pour « laisser une place au diable ». L’apôtre Paul dit : « C’est

pourquoi, vous débarrassant du mensonge, dites chacun la vérité à votre

prochain. Car nous sommes membres les uns des autres. Si vous vous

mettez en colère, ne péchez pas. Que le soleil ne se couche pas sur votre

colère, et ne laissez aucune place au diable » (Eph 4.25-26).

La fuite en avant

Joseph est envoyé en Egypte. Les chapitres 39-41 racontent les

péripéties qu’il vit là-bas. Au terme de ce parcours, nous le retrouvons

au chapitre 41, plusieurs années plus tard. Il se trouve à une position

très élevée. Il est comme une sorte de premier ministre de l’Egypte. Le

plus haut personnage après le pharaon. Elevé à la plus haute place,

entouré d’honneur.

Parvenu à cette position incroyable, Joseph donne à son fils le prénom

de Manassé qui signifie « oubli » car, dit-il, « Dieu m’a fait oublier toutes

mes peines et toute ma famille » (51).

Est-ce vraiment Dieu qui a produit cet oubli ? Joseph peut-il oublier sa

famille ? Est-ce que ce n’est pas là une forme de fuite face au conflit ?

Un refus de trouver une solution ? Et puis, oublier sa famille, est-ce que

ce n’est pas aussi oublier les rêves que Dieu lui a donnés ? Et oublier ces

rêves, est-ce que ce n’est pas refuser de vivre ce que Dieu avait prévu

pour lui ?

Joseph, parvenu au sommet du pouvoir, au summum du bien-être

terrestre et des honneurs, n’est-il pas en train d’oublier Dieu tout

simplement ? Pharaon a pris le contrôle de sa vie (41.45) et Joseph

semble ne plus se préoccuper de Dieu.

C’est ce que pense Calvin. Je cite ici un extrait de son commentaire : « Il

ne faut point se travailler par trop pour excuser le péché de Joseph…

Car voici que Joseph, bien qu’il serve Dieu purement, est surpris par la

douceur des honneurs qu’il reçoit, et a l’esprit tellement obnubilé qu’il

n’a plus mémoire de la maison de son père et se plaît en Egypte.

Toutefois, c’était presque se séparer du troupeau de Dieu. » (p 559)

Joseph décide de s’installer en Egypte. Certes, il y accomplit de belles

choses. Il sauve un peuple de la famine. Ce n’est pas son action en tant

que telle qui est en cause, c’est sa motivation. Joseph agit pour plaire au

pharaon, et non pour plaire à Dieu. La parole de Paul aurait encore pu

lui parler : « Même si je distribue tous mes biens aux pauvres, si je n’ai

pas l’amour, cela ne me sert à rien » (1 Cor 13.3).

Il n’y a pas trente-six milles chemins pour résoudre un conflit. Ce début

de parcours nous parle de deux impasses : la violence et la fuite. La

suite de l’histoire va nous enseigner le seul vrai chemin, un chemin

exigeant certes, mais un chemin qui fait grandir. C’est le chemin du

pardon et de la réconciliation. A suivre…

Amen.

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