Apprendre le pardon (II) – Genèse 42.1-28

Joseph a cru que Dieu l’aidait à oublier sa famille. Il va se rendre compte

de son erreur. Dieu va permettre que tout son douloureux passé

ressurgisse soudainement ! La famine s’est étendue au-delà de l’Egypte

et des populations viennent de toute part pour trouver de la nourriture.

Un jour, dix hommes se prosternent devant lui. Joseph les reconnaît

immédiatement. Poussés par la faim, ses frères viennent acheter du blé

(v.7). Avec eux, c’est tout son passé, et ses rêves (v.9) qui remontent à

la surface. Après quelques années de séparation, peut-être nécessaire,

voilà à nouveau la fratrie réunie, et, au centre, leur conflit non-résolu.

Que va-t-il se passer maintenant ? Joseph, alors qu’il est tout-puissant,

va-t-il en profiter pour se venger ? Pour faire payer cher leur geste

inacceptable ?

Notre texte est ici très instructif. L’attitude de Joseph se transforme au

fil du récit : au début, des paroles très dures (v.7) ; à la fin la stupeur des

frères devant la bonté étonnante du premier ministre égyptien !

Examinons ce parcours d’un peu plus près. Je propose de découper ce

passage en trois parties :

– Vs 6-17 : Joseph gère sa colère

– Vs 18-24 : Joseph renonce à la vengeance

– Vs 25-28 : Joseph manifeste la grâce

Gérer la colère

Ce qui frappe d’abord, c’est la dureté de Joseph. Il s’adresse à ses frères

sans ménagement (v.7) et les accuse d’être des espions (vs 9, 12, 14,

16). Finalement il les fait jeter en prison (v.17). Si le récit s’était arrêté

au verset 17 on serait dans l’incertitude. Que va faire Joseph ? Va-t-il se

venger en les laissant croupir dans leur geôle ?

On peut imaginer ce qui se passe dans la tête de Joseph au moment où

il reconnaît ses frères. Il pensait avoir oublié son douloureux passé, et

voilà que tout remonte à la surface. Il est submergé par l’émotion. Il ne

s’attendait pas à revoir ses frères un jour. Et les voilà devant lui,

prosternés à terre, comme dans son rêve ! Il pourrait se venger, là,

maintenant. Et personne ne lui en ferait le reproche. Joseph a

certainement dû y penser. Dans les mots que le texte utilise, on sent

que la colère refait surface. Joseph est dur, accusateur.

Il y a ici un premier enseignement. Il est vain de croire qu’on peut laisser

sombrer dans l’oubli un conflit important, que le temps seul saura une

grave blessure. Avec le temps, tout ne s’en va pas… On dit quelque fois

que « pardonner c’est oublier ». Notre texte résonne comme un

démenti. Joseph pensait avoir oublié, il n’en est rien ! On peut même

dire que lorsqu’il s’agit d’un conflit grave, notre mémoire est

redoutablement efficace !

On ne pardonne pas en enfouissant sa colère car, un jour où l’autre, elle

ressurgit. La colère ne s’enfouit pas, elle se gère. Et finalement, c’est

peut-être pour cela que Joseph jette ses frères en prison. L’émotion est

tellement grande, la colère tellement vive, que s’il s’écoutait, il serait

capable du pire. Et c’est pour éviter le pire que Joseph met de la

distance entre lui et ses frères. Mais il ne les chasse pas hors du pays. Il

les garde à proximité. Il veut réfléchir, gérer cette colère profondément

enfouie. Et pour cela il a besoin d’un peu de temps.

Renoncer à la vengeance

Le récit redémarre au verset 18 : « Le troisième jour, Joseph leur dit :

Faites ce que je vous dis et vous vivrez. Je crains Dieu…». Le ton est tout

à fait différent, bien adouci. Joseph rappelle même qu’il craint Dieu.

Alors qu’il avait dit qu’il garderait tous les frères en prison et qu’un seul

irait chercher Benjamin, le petit dernier, il propose maintenant le

contraire : tous vont repartir sauf un ! Et en plus ils vont repartir avec le

blé qu’ils sont venus acheter (v. 19). Et Joseph leur dit cette parole qui a

dû les libérer : « si vous revenez avec votre jeune frère, vous ne mourrez

pas » (v.20).

Quel changement de ton et d’attitude. « Je crains Dieu » dit Joseph. On

peut imaginer que Joseph a pris le temps de s’approcher de Dieu

pendant ces trois jours. Il a pris le temps de la prière. Et, parce qu’il

craint Dieu, il décide de renoncer à la vengeance qui était pourtant très

facile à réaliser. Il est tout à fait piquant que le texte précise qu’il

dévoile ce changement le troisième jour…

Ce texte commence à nous faire comprendre ce qu’est le pardon. Si

pardonner ce n’est pas oublier, on peut dire que pardonner, c’est

renoncer à tout esprit de vengeance. Lorsqu’on a été blessé, l’attitude

normale, humaine, c’est la vengeance, ou tout au moins la revanche,

puisque le terme vengeance a une connotation très négative. On

aimerait que l’autre paie pour le mal commis. Pardonner, c’est renoncer

à ce désir de vengeance.

Et c’est ce que Jésus enseigne à ses disciples. Lorsque Pierre lui

demande : « Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère

lorsqu’il péchera contre moi ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répond : « Je

ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois »

(Mat 18.21ss). Les commentateurs remarquent qu’en reprenant la

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formule « soixante-dix et sept » Jésus fait une allusion évidente à

Genèse 4.24. Lamek, le descendant de Caïn, y est représenté comme

l’homme de la vengeance. Voici ce qu’il dit : « Ada et Tsilla,

écoutez-moi ; femmes de Lamek, prêtez attention à mes paroles : j’ai tué

un homme pour ma blessure et un enfant pour ma contusion. Si Caïn a

été vengé sept fois, Lamek le sera soixante-dix et sept fois ».

En

reprenant cette formule bien connue, Jésus disait à Pierre : pardonner,

c’est renoncer à l’esprit de vengeance de Lamek. Et si tu as envie de te

venger soixante-dix-sept fois, et bien tu dois apprendre à y renoncer

soixante-dix-sept fois. Pardonner c’est renoncer à tout esprit de

vengeance, autant de fois que cela est nécessaire.

Et c’est ce que Joseph a fait, après trois jours de prière, en méditant sur

sa crainte de Dieu. Je me souviens avoir entendu le témoignage d’une

femme des Philippines dans une vidéo distribuée par l’association

Portes Ouvertes. Sa fille avait été agressée et tuée par des hommes sur

le chemin de l’école. Et cette femme disait : « Je n’avais qu’une envie :

la vengeance. » Désir bien légitime, n’est-ce pas ? Mais en même

temps, parce qu’elle était chrétienne, elle ajoutait : « Mais à chaque fois

que ce désir de vengeance me submergeait, je me souvenais que Dieu

nous appelle au pardon » ! Et c’est ce qu’elle a fini par faire. Elle est

même allée rencontrer les agresseurs en prison pour leur dire qu’elle

leur pardonnait, après bien des combats intérieurs. Pardonner, c’est

renoncer à la vengeance.

Un des verbes qui exprime l’idée du pardon dans le Nouveau

Testament, c’est le verbe aphiémi qui signifie littéralement : « relâcher,

laisser aller ». Et c’est ce que Joseph fait ici. Il relâche ses frères. Il les

laisse partir. Et en les relâchant, il relâche aussi l’emprise qu’il avait sur

eux, il laisse partir le désir de vengeance. Relâcher la colère et le désir

de vengeance, c’est relâcher la pression sur l’offenseur et le laisser libre

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d’entamer son chemin de repentance. C’est exactement ce qui se passe

ici selon les versets 21ss : les frères commencent à exprimer leur

culpabilité. L’esprit de vengeance empêche l’offenseur de se repentir ;

le renoncement à l’esprit de vengeance lui offre la possibilité de suivre

ce chemin. Pardonner, c’est renoncer au désir de vengeance.

Manifester la grâce

Mais Joseph ne se contente pas de renoncer à la vengeance, il va encore

plus loin : il manifeste la grâce, il fait preuve de générosité. Le verset 25

dit qu’il ordonne de remplir leur sac de blé, de rendre l’argent de l’achat

du blé et même de leur donner des provisions pour la route ! Non

seulement Joseph renonce à se venger, mais il montre qu’il y a vraiment

renoncé en donnant un témoignage tangible de ses nouvelles

dispositions. Il renonce à la vengeance et manifeste une grâce en faisant

preuve de générosité.

Le pardon n’est pas seulement une réalité négative, un renoncement ; il

est aussi une réalité positive, une manifestation de grâce. Pardonner,

c’est entrer dans une dynamique positive, dans la vie nouvelle, dans

une forme de résurrection. Et cela se traduit par la capacité de

manifester de la bonté envers son offenseur.

Cette manifestation de grâce n’est pas évidente. Quelque fois elle

commence par la prière. J’ai souvent entendu le témoignage de

personnes offensées dire qu’elles n’avaient pas le courage d’aller

rencontrer leur offenseur, mais qu’elles avaient commencé à prier pour

lui, à invoquer la bénédiction de Dieu sur sa vie. Et cette prière-là leur a

permis de débloquer la situation et d’avancer sur le chemin du pardon.

Cette prière-là a permis non seulement de renoncer à la vengeance,

mais même de vouloir le bien de l’offenseur !

Le Nouveau Testament utilise un autre verbe pour exprimer la réalité du

pardon : charizomaï : ce verbe signifie : faire grâce. Pardonner, c’est

aussi manifester la grâce et la bonté.

Ce texte nous invite donc à considérer les deux faces du pardon :

– Le renoncement à la vengeance

– La manifestation de la grâce

Le pardon c’est ce chemin, qui commence à l’intérieur de nous-même

par le renoncement au désir de vengeance, et qui se poursuit à

l’extérieur de nous, dans la direction de notre offenseur, en vue de

rechercher la réconciliation. Car la réconciliation est l’étape suivante. Et

Joseph va aussi vivre cette étape. Affaire à suivre…

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