Apprendre le pardon (III) – Genèse 45.1-15

Joseph a accordé le plein pardon à ses frères. Reste maintenant l’étape

de la réconciliation. La réconciliation, en effet, n’est pas la même chose

que le pardon.

Le pardon est un chemin qu’on parcourt seul, comme Joseph, pendant

trois jours, devant Dieu, dans la prière. Par la force que lui confère la

crainte de Dieu, c’est-à-dire la foi, il est devenu capable de renoncer à la

vengeance et de manifester la grâce. Ça c’est le pardon. C’est un

chemin qu’on parcourt seul, ou plutôt avec Dieu.

La réconciliation, elle, est un chemin qu’on parcourt à deux : l’offensé et

l’offenseur vont se retrouver et, d’une certaine manière, vont signer un

traité de paix ! La réconciliation c’est le retour d’une relation apaisée et

fraternelle : l’offense avait brisé la paix ; le pardon recrée les conditions

de la paix ; la réconciliation permet de revivre en paix. En hébreu

biblique, le mot « réconciliation » n’existe pas. C’est le mot paix, shalôm

qui en rend l’idée.

Puisque le pardon et la réconciliation sont deux notions distinctes,

précisons qu’il peut exister des situations où un pardon n’est pas suivi

de réconciliation. Une personne offensée peut avoir fait le chemin du

pardon, mais en face l’offenseur n’a pas suivi le même chemin ; il reste

plein d’animosité, il refuse de prendre conscience du mal qu’il a

commis. Il peut aussi arriver que l’offensé n’arrive pas à surmonter la

blessure ressentie et ne parvient pas à pardonner. Dans ces situations,

la réconciliation reste impossible tant que l’autre n’avance pas, lui aussi,

sur ce chemin du pardon à demander ou à donner. C’est évidemment

une situation difficile à vivre. Joseph a pardonné, mais où en sont ses

frères ? Ont-ils eux aussi le désir de retrouver la paix ?

Bâtir la réconciliation

Refaisons d’abord le récit des événements décrits dans le texte de la

Bible, qu’on trouve en Genèse 43.1 à 45.24. Les frères se sont remis en

route vers le pays de Canaan et racontent à leur père les événements

de leur voyage : leur étonnante rencontre avec l’homme puissant de

l’Egypte ; et sa demande tout aussi étonnante de revenir avec

Benjamin. Benjamin, c’était le petit dernier, le frère direct de Joseph, le

second fils de Rachel. Les frères reviennent en Egypte avec lui. Et là

encore les situations étonnantes vont se multiplier.
– Joseph décide de servir un vrai festin à ses frères. Chose déjà

étonnante en soi ! En effet, les frères n’ont pas reconnu Joseph. Ils

pensent simplement que le premier ministre égyptien les invite à

sa table, eux, de simples bergers venus quémander un peu de

nourriture ! Leur surprise va croissante lorsque, à table, ils

découvrent qu’ils sont été placé par ordre d’âge (43.33) et que le

plus jeune, Benjamin, est particulièrement honoré (43.34).

Benjamin se retrouve dans la même situation que Joseph bien des

années plus tôt : le petit dernier qui apparaît comme le favori !

Cette situation avait provoqué la colère des frères, des années

plus tôt. Comment vont-t-ils réagir maintenant ? – Après le festin, les frères se remettent en route. Et là encore, un

événement surprenant se déroule. Joseph a demandé qu’on place

sa coupe personnelle dans les affaires de Benjamin pour le faire

apparaître comme un voleur (44.1-11). Il faut comprendre cette

attitude de Joseph comme une sorte de test. Joseph veut voir si

ses frères ont changé ou pas. S’ils n’ont pas changé, ils vont

lamentablement abandonner Benjamin aux mains des Egyptiens,

comme ils l’ont fait avec Joseph des années plus tôt, et vont

retourner chez eux raconter à leur père que Benjamin s’est fait

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arrêter pour vol. S’ils ont changé par contre, les choses vont se

passer autrement. Et effectivement elles se passent autrement.

L’ensemble des frères se constitue prisonnier. Ils ne veulent pas

abandonner leur cadet. Ils ne veulent plus agir comme dans le

passé. Eux aussi ont décidé de renoncer au mal. – En constatant le changement opéré chez les frères, Joseph craque

et décide de révéler son identité : « Je suis Joseph, votre frère, que

vous avez vendu pour être emmené en Egypte. Et maintenant, ne

vous tourmentez pas et ne vous accablez pas de remords de

m’avoir vendu comme esclave. C’est pour vous sauver la vie que

Dieu m’a envoyé devant vous… Ce n’est pas vous qui m’avez

envoyé ici, c’est Dieu.» (Gn 45.4-5,8). En révélant son identité,

Joseph montre qu’il n’a aucune rancune, qu’il veut la paix, la

réconciliation. Et c’est à ce moment-là seulement que le dialogue

se renoue entre Joseph et ses frères (45.15), un vrai dialogue qui

permet de cheminer vers la réconciliation.

J’aimerais maintenant faire deux remarques sur ce que ce parcours

nous enseigne au sujet de la réconciliation.

La réconciliation exige de la sincérité

On peut être étonné par l’attitude de Joseph qui soumet ses frères à

des tests pour voir s’ils ont vraiment changé. Est-il normal d’agir ainsi ?

La Parole de Dieu nous dit que l’amour ne soupçonne pas le mal (1 Cor

13.6). Joseph n’est-il pas soupçonneux ?

Il me semble que ces tests auxquels Joseph soumet ses frères doivent se

comprendre en fonction du contexte particulier de leur histoire. Joseph

n’a pas revu les siens depuis des années ; il ne sait donc pas comment ils

ont évolué. Ont-ils des remords ou bien sont-ils devenus pires ? N’ayant

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pas vu ses frères pendant des années, Joseph n’avait pas d’autres

moyens de chercher à percevoir leur évolution.

Mais toutes les situations ne se ressemblent pas. Si je revoie

régulièrement la personne qui m’a offensé, je peux mesurer au

quotidien, par son attitude, la réalité de son changement ou de son

non-changement. Et je peux donc envisager une réconciliation ou bien y

renoncer en fonction de cette attitude. Il faut bien voir que le texte ne

dit pas qu’il faut soumettre à des tests toute personne avec qui on

cherche la réconciliation. Ces tests n’ont de sens que dans ce contexte

particulier !

Toutefois ces tests nous enseignent quelque chose de précieux.

Chercher la réconciliation, ce n’est pas faire preuve de naïveté. Pour

vivre une vraie réconciliation, il faut être deux et il faut que le désir soit

partagé. Si ce n’est pas le cas, la réconciliation ne tiendra jamais ! L’un

se fera avoir et l’autre profitera de la situation. Pour se réconcilier, il

faut accepter de faire confiance à l’autre. Mais comment redonner sa

confiance quand on a été profondément blessé ? Comment être sûr que

les intentions de l’autre sont sincères? Sur ce chemin de la

réconciliation on a le droit d’être prudent, d’avancer par petites

touches, d’attendre des signes tangibles de repentance.

Une vraie réconciliation peut prendre un certain temps. Ce n’est pas

une démarche qu’on peut bâcler à la va-vite. C’est une démarche qui se

construit pierre après pierre. Dans ce sens John Stott affirme : « Si

Bonhoeffer nous a mis en garde contre l’idée de grâce à bon marché, il

faut aussi dénoncer la paix à bon marché. Affirmer que la paix est

rétablie lorsque ce n’est pas le cas, c’est faire œuvre de

faux-prophète. » J. Stott va même très loin, il ajoute : « Il y a des

situations dans lesquelles il faut refuser le pardon à une personne

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jusqu’à ce qu’elle se repente. La vraie paix et le vrai pardon sont des

trésors qui coûtent. » (J. Stott, le sermon sur la montagne, PBU, p 43).

Les tests de Joseph, donc, même s’ils ne doivent pas forcément être

reproduits à l’identique, nous disent la nécessité de la sincérité dans

toute réconciliation. La réconciliation est une démarche exigeante

qu’on ne peut pas brader.

La réconciliation n’exige pas l’impossible

Après tout ce que je viens de dire sur la nécessaire sincérité, ce que je

vais dire va peut-être vous sembler aller en sens inverse ! Si la

réconciliation exige une vraie sincérité, elle n’exige cependant pas

l’impossible ! S’il faut être exigeant, il ne faut pas être trop exigeant !

A ce stade de l’histoire, une chose me frappe. On n’a trouvé aucune

parole de demande de pardon. Ce n’est que plus tard, au chapitre 50,

après la mort de Jacob, que les frères demanderont pardon à Joseph, et

encore le font-t-ils par messager interposé ! « Veuille nous pardonner

cette faute, à nous qui adorons le même Dieu que ton père » (Gn 50.17 ;

trad BFC). A cette confession, Joseph répond : « Ne craignez pas. Suis-je

à la place de Dieu ? Le mal que vous aviez projeté de me faire, Dieu l’a

changé en bien » (50.19-20).

« Suis-je à la place de Dieu ? ». Joseph sait bien qu’il n’est pas comme

Dieu. Il n’est qu’un homme, avec ses imperfections, ses limites. Il sait

bien qu’il n’est pas sans tort dans cette affaire, mais il est vraiment

sincère dans sa démarche et il veut aussi croire en leur sincérité. Et cela

est suffisant pour vivre une vraie réconciliation.

L’attitude de Joseph est pleine d’enseignement. Il favorise la

réconciliation dès qu’il perçoit les signes suffisants de la repentance. Les

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choses ne sont peut-être pas parfaites mais elles sont suffisantes.

Refuser d’avancer sur cette base pourrait être une forme d’orgueil. Ce

serait laisser croire à l’offenseur qu’il ne sera jamais à la hauteur, jamais

capable de donner des signes suffisants de repentance ; ce serait

l’enfermer dans son statut d’offenseur ! En fait, cela pourrait être une

vengeance déguisée qui montrerait qu’on n’a pas vécu un vrai chemin

de pardon. Dans la réconciliation, l’offensé doit, lui aussi, faire preuve

d’une sainte humilité. Il ne doit pas se mettre à la place de Dieu à qui

seul appartient le jugement ultime.

La réconciliation exige de la sincérité, mais elle n’exige pas la perfection.

Une réconciliation est toujours une chose extraordinaire, même quand

elle reste marquée par l’imperfection. Elle est un avant-goût du ciel,

mais un avant-goût seulement. C’est du ciel seulement que peut venir la

plus parfaite des réconciliations.

Joseph conduit ses frères sur le chemin de la réconciliation. Et en cela il

est un avant-goût du ciel ; une image de Dieu lui-même en Christ, qui

réconcilie le monde avec lui-même. Et toute vraie réconciliation a une

dimension prophétique ; c’est comme ouvrir le ciel et devenir témoin de

la force de l’amour de Dieu.

Voilà ce qui doit nous motiver à rechercher la réconciliation en toutes

circonstances, et à vivre en paix avec tous les hommes, autant que cela

dépend de nous.

Amen.

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