14. Le geste fort de Jésus (Jean 13.1-17 et 34-35)

Jésus accomplit un geste qui a choqué les disciples, comme le montre la remarque de Pierre. S’il fallait trouver un équivalent du choc ressenti par les disciples, imaginez qu’un cher d’Etat, apprécié de tous, soit repéré un matin revêtu de haillons, assis au bord d’une rue en train de mendier. Le choc serait fort. Et tout le monde se dirait que, à moins d’avoir sombré dans la folie, il veut créer un choc immense pour faire passer un message de première importance.

Et c’est ce que fait Jésus ici. Il accomplit une sorte de geste prophétique afin de transmettre un message fort ; un message que les disciples ne pourront pas oublier. Quel est ce message ?

Le geste de Jésus

Pour bien comprendre le message, arrêtons-nous un instant sur le geste de Jésus et sur les termes que Jean utilise pour le décrire.

– Jésus lave les pieds de ses disciples. Il était normal de se laver les pieds lorsqu’on arrivait chez quelqu’un. En effet, on marchait en sandales, et les pieds étaient couverts de poussière. Il était donc normal de les laver. Cette tâche était considérée comme humiliante et était réservée aux esclaves les moins importants. Certains juifs demandaient qu’on ne confie pas cette tâche à des esclaves juifs, mais seulement à des esclaves païens… C’était donc à des gens tout en bas de l’échelle sociale qu’on réservait ce geste. Et voici que Jésus l’accomplit pour ses disciples. Il prend la place du plus insignifiant des esclaves !

– Pour accomplir ce geste, Jésus change de tenue. Les verbes utilisés par Jean sont significatifs. Il dit que Jésus « dépose » son vêtement (v.4), qu’il « prend » un linge dont il se ceint (v.4) ; puis, après avoir lavé les pieds de ses disciples, il « reprend » ses vêtements (v.12). Ces verbes sont apparemment sans importance. Sauf que Jean les a déjà utilisés dans un sens beaucoup plus fort au chapitre 10.17. Jésus dit : « Si le Père m’aime, c’est parce que moi je dépose ma vie pour la reprendre ». Ce sont les mêmes verbes. En disant qu’il « dépose » sa vie, Jésus annonce sa mort sur la croix. En affirmant qu’il la « reprend », il annonce sa résurrection.

– Les verbes utilisés en Jean 13 sont semblables ; mais il y a une différence. Dans notre texte, Jésus « dépose » son vêtement, puis il « prend » un linge, avant de « reprendre » son vêtement. Jean a perçu dans ces gestes de Jésus un message important :

o En déposant son vêtement, Jésus rappelle qu’il a quitté la gloire céleste. Et le texte le précise au verset 3 : « Jésus savait qu’il était venu d’auprès de Dieu ». L’apôtre Paul le dit d’une autre façon en Philippiens 2.7 : « Il s’est dépouillé lui-même ». En déposant son vêtement, Jésus veut rappeler qu’il est venu d’auprès de Dieu, qu’il a quitté la gloire céleste, qu’il s’est dépouillé pour venir parmi nous.

o En prenant un simple linge d’esclave, Jésus rappelle qu’il vient dans une position d’humilité. Mais il dit un peu plus. L’apôtre Paul dit que Jésus s’est dépouillé lui-même, en prenant la condition du serviteur, de l’esclave (Phil 2.7). En mettant ce linge d’esclave Jésus annonce ce qui va venir et dont il est parfaitement conscient (13.1 : Jésus sait que l’heure est venue de quitter ce monde) : il va être humilié, maltraité, et, comme un esclave, il ne se défendra pas, il se laissera faire, il se laissera traîner jusqu’à la mort, la mort sur la croix, parce que, en se laissant ainsi humilier jusqu’à la mort, il accomplit notre purification. C’est au moment de son humiliation suprême, alors qu’il est abandonné de tous, mourant seul sur la croix, que Jésus accomplit notre purification, qu’il nous lave de nos péchés. En lavant les pieds de ses disciples dans cette tenue d’esclave, Jésus annonce qu’il va bientôt les laver de leur péché, les purifier. On comprend dès lors pourquoi Jésus insiste auprès de Pierre et lui dit : « si je ne te lave pas, il n’y a plus rien de commun entre toi et moi » (v.8).

o Enfin, en reprenant son vêtement, Jésus annonce que cette condition d’humiliation extrême n’est que temporaire. Après l’humiliation sur la croix, il va reprendre sa vie, il va ressusciter et retrouver sa condition glorieuse auprès du Père. Jésus le savait : « Jésus savait qu’il allait retourner auprès de Dieu » (13.3).

Jésus accomplit donc un geste fort. En ôtant son vêtement il rappelle qu’il a quitté la gloire céleste ; en prenant un linge il rappelle l’humilité de sa situation ; en lavant les pieds de ses disciples il annonce l’humiliation suprême qu’il va bientôt connaître et comment cette humiliation suprême est source de bénédiction pour ses disciples ; et en reprenant son vêtement il annonce sa résurrection et son retour dans la gloire divine.

Bien évidemment, au moment des événements, les disciples n’ont pas compris tout cela. Jésus le dit à Pierre : « Ce que je fais, tu ne le comprends pas pour l’instant, mais tu le comprendras plus tard » (13.7). Mais nous, aujourd’hui, nous le comprenons. Et nous nous le rappelons en lisant ce récit. Nous nous le rappelons au moment de notre baptême et à chaque fois que nous célébrons la Cène. Pour que nous soyons purifiés de nos péchés, il a fallu que le fils de Dieu quitte la gloire céleste, qu’il vienne parmi nous connaître l’humiliation suprême de la croix, avant de ressusciter. S’il a fait tout cela, c’était pour nous donner une marque suprême de son amour pour nous (Jean 13.2) et de l’amour suprême du Père.

La seule réponse que nous puissions donner à cette incroyable démonstration d’amour, c’est l’adoration… et l’imitation.

Imiter le geste de Jésus

Car en accomplissant ce geste, Jésus ne veut pas seulement annoncer ce qu’il va accomplir. Il veut aussi nous donner un exemple à imiter. C’est ce qu’il dit aux versets 13-15 : « Vous m’appelez Maître et Seigneur – et vous avez raison car je le suis. Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné un exemple ». Vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. C’est-à-dire accomplir des gestes qui démontrent, sans aucune équivoque, votre amour pour vos frères et vos sœurs.

Marie a accompli un tel geste d’amour, en répandant du parfum sur les pieds de Jésus et en les essuyant avec ses cheveux (12.1-8). Mais cet amour nous le devons aussi à nos frères et sœurs, dit Jésus : « Je vous ai donné un exemple », un exemple à suivre.

Et si nous n’avions pas bien compris le message, il nous le dit en termes clairs un peu plus loin : « Je vous donne un commandement nouveau. Aimez-vous les uns les autres. Oui, comme je vous ai aimé, aimez-vous les uns les autres » (v.34). Et l’enjeu n’est pas mince : « A ceci tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres. » (v.35).

Pourquoi ce commandement est-il nouveau ? Il est nouveau en ce que Jésus montre ici le côté radical de l’amour. Jésus nous dit que l’amour fraternel ne consiste pas simplement à se trouver sympathiques et à échanger quelques paroles quand on se voit. Ça, ce n’est pas de l’amour fraternel, c’est des relations sociales basiques !

L’amour fraternel, c’est bien plus que cela. L’amour fraternel, c’est « se laver les pieds », c’est-à-dire, se mettre au service de l’autre, ou, comme dit l’apôtre Paul, « considérer l’autre comme supérieur à soi », « considérer les intérêts de l’autre avant ses propres intérêts ». C’est cet amour-là que la Parole de Dieu demande entre frères et sœurs (Philippiens 2.1-5).

Jésus dit que cette qualité d’amour fraternel est le signe qui permet de reconnaître un disciple. Cela signifie qu’un disciple devient totalement méconnaissable lorsqu’il méprise son frère, lorsqu’il lui fait du mal, lorsqu’il ne lui manifeste aucun amour. Cela signifie aussi qu’un disciple reste purement et simplement invisible quand il se contente de relations sociales basiques avec ses frères et ses sœurs. Seul un amour exigeant, un amour qui nous fait serviteurs les uns des autres (Gal 5.13) permet au disciple de Jésus d’être reconnu.

Mais comment imiter Jésus ? Est-ce que nous devons faire comme lui ? Nous laver les pieds les uns des autres ? Certains le pensent et reproduisent ce geste la veille du vendredi saint. Et on peut très bien les comprendre.

Mais Jésus dit qu’il donne un exemple (v.15). A mon sens, ce qui importe ce n’est pas ce geste en particulier, c’est de savoir accomplir des gestes qui expriment combien nos sœurs et nos frères sont importants à nos yeux.

Il y a quelques semaines j’ai entendu un chef cuisinier s’exprimer à la radio. Il disait que pour lui, passer des heures à préparer un plat en cuisine (un plat qui serait mangé en quelques minutes !), c’était une marque de son amour pour les gens qui viendraient le goûter. Et à l’entendre parler on sentait qu’il était vraiment convaincu de ce qu’il disait. En entendant ce chef cuisinier je me disais qu’il décrivait quelque chose qui ressemble à l’amour fraternel ! Etre capable de servir sans compter (sans compter ses heures) parce que l’intérêt et la joie de l’autre sont les choses les plus importantes, sont une vraie récompense.

Et je nous pose la question : c’était quand, la dernière fois que nous avons vraiment aimé de cette façon ? Je pense à des parents qui viennent d’avoir un enfant et qui doivent se lever la nuit, et perdre ainsi de nombreuses heures de sommeil, bien au-delà de ce qui est raisonnable. Pourquoi font-ils cela ? N’est-ce pas le signe évident de leur amour ? C’était quand la dernière fois que nous avons donné de notre temps, de notre personne, au-delà de ce qui constitue une relation basique ? On peut penser aux moniteurs et monitrices d’Ecole du dimanche : peut-être des heures de préparation, pour un service qui passera relativement inaperçu pour la plus grande partie de la communauté. C’était quand les dernière fois que nous avons ainsi servi notre frère ou notre sœur ? On peut penser aussi à celles et ceux qui s’engagent dans un ministère de prière, et qui joignent le geste à la prière en allant visiter et rendre service pour celles et ceux pour qui ils prient, et tout cela sans en faire de la publicité ! Voilà des exemples de service auxquels nous sommes appelés.

Ce sont quelques exemples. Mais c’est à une telle qualité d’amour fraternel que Jésus nous appelle. Car c’est une telle qualité d’amour qui permet de démontrer qu’on est ses disciples et que nous sommes reconnaissants pour l’amour dont nous avons été aimés.

Et à notre époque, où l’on peut devenir ami en un simple « clic », je ne peux m’empêcher de penser qu’une telle qualité de relation fraternelle ferait des envieux. « A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres ».

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