Du jeûne à la louange – Luc 2.36-38

Les quelques versets consacrés à la prophétesse Anne pourraient être intitulés : « Du jeûne à la louange ». En effet, après des présentations assez détaillées, l’attitude d’Anne est présentée par une série de termes assez riches :

– Elle participait au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières (v.37)

– Elle se mit à louer Dieu et à parler de l’enfant (v.38b).

Entre le jeûne et la louange, il y a la rencontre avec Jésus : « Elle arriva, elle aussi, au même moment» (v.38a) ; c’est-à-dire au même moment que Siméon, le jour de la présentation de Jésus au temple. Anne rencontre Jésus, et elle qui jeûnait et suppliait se met à louer Dieu.

Le texte voudrait-il dire que la présence de Jésus la fait passer du jeûne à la louange ?

Présentation

D’abord quelques mots de présentation du personnage.

Anne, fille de Pénouel (ou Phanuel) : Le prénom « Anne » évoque la grâce ; Anne est la gracieuse. Le prénom de son père, Pénouel, signifie : la face de Dieu. Des prénoms au contenu très riche.

Elle venait de la tribu d’Aser, une tribu installée dans les riches plateaux montagneux de la Galilée. Aser était une tribu qui vivait dans l’abondance car sur son sol très riche on pouvait à peu près tout cultiver (Gn 49.20 ; Dt 33.24-25). D’ailleurs le terme « Aser » signifie : « bienheureux ». C’est le mot qu’on trouve au début des béatitudes de l’Ancien Testament : « Heureux l’homme… » (Ps 1.1…)

Tous ces noms, Anne, Pénouel, Aser, évoquent le bien-être, la bénédiction, la grâce, le bonheur.

Pourtant la vie d’Anne n’a pas été marquée par le bonheur au sens où on l’entend habituellement. Elle s’est retrouvée veuve très tôt et son veuvage a duré plus d’un demi-siècle ! Quand on sait le sort des veuves à cette époque, on se dit que sa vie n’a pas toujours dû être facile.

La présentation fait volontairement ressortir ce contraste : d’un côté l’évocation de la grâce, de la bénédiction, du bonheur ; de l’autre une vie difficile.

Le texte précise aussi qu’Anne était prophétesse. Une définition possible du terme c’est : le prophète voit les choses comme Dieu les voit. Rien d’étonnant qu’Anne ait tout de suite perçu l’identité profonde de cet enfant de 40 jours, qu’un couple de Galiléens, un parmi tant d’autres, amenait au temple, au moment d’accomplir les rites de purification prévus par la loi.

C’est en voyant cet enfant que la prophétesse passe du jeûne à la louange. L’attitude d’Anne aurait-elle une portée prophétique ?

Du jeûne à la louange

Le texte nous dit qu’Anne avait engagé toute sa vie au service de Dieu par le jeûne et la prière de supplication. (« Elle ne quittait jamais le temple ; elle servait nuit et jour »). Pourquoi un tel engagement ? Quel était le sens de ce jeûne ?

Jésus a un jour été questionné sur le jeûne (Luc 5.33-35) : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » Et Jésus de répondre : « Comment les invités d’une noce peuvent-ils jeûner pendant que le marié est avec eux ? Le temps viendra où celui-ci leur sera enlevé. Alors, en ces jours-là, ils jeûneront. » D’après Jésus il y a un temps approprié pour le jeûne : lorsque l’époux n’est pas là.

Le jeûne d’Anne se comprend parfaitement à partir de cette explication. Lorsque le Fils de Dieu n’était pas là, elle jeûnait jour et nuit. Maintenant que l’époux est arrivé, le jeûne fait place à la louange, à la joie, à la fête.

Cela nous renseigne sur le sens du jeûne.

– Tout d’abord on peut dire que le jeûne n’est pas une fin en soi, tout comme l’absence du Fils de Dieu n’est pas une fin. En effet, le cœur du royaume, c’est la présence pleine et entière du Seigneur parmi les siens. Il est intéressant d’ailleurs que la Bible présente souvent le royaume à venir comme un festin de mariage. Le Royaume, c’est le moment où l’époux est présent, le moment où le jeûne n’a plus sa place, le moment de la fête, de la joie, du festin.

– Si le jeûne n’est pas une fin, il n’est qu’un moyen. Il exprime une faim, une soif qui attend d’être comblé. Le jeûne n’est pas une pratique qui vise à rendre la prière plus performante, il est une autre manière de prier. Le jeûne n’est pas non plus une sorte de performance spirituelle. C’est tout le contraire. En jeûnant je traduis plutôt un manque, une attente que je tourne vers Dieu car je crois que lui seul peut la combler. Ainsi dans le deuil et la tristesse on jeûnait car on attendait de Dieu la consolation. Anne, elle, jeûnait nuit et jour car elle attendait, avec beaucoup d’autres, la délivrance de Jérusalem (v.38).

– Le jeûne est une manière de tourner notre attente vers Dieu. Dans la perspective biblique on ne jeûne pas pour faire de la détox (même si on sait aujourd’hui que le jeûne a des vertus aussi pour la santé), on jeûne pour exprimer à Dieu notre attente de sa présence active et salutaire. C’est pourquoi le jeûne est généralement accompagné de la prière, plus précisément de la demande/supplication. C’est le sens du terme utilisé au verset 37.

– Lorsqu’on jeûne on se met dans la situation du psalmiste : « Comme un biche soupire après des courants d’eau, ainsi mon âme soupire après toi, ô Dieu » (Ps 42.2-3). On espère la réalisation de la béatitude de Lc 6.21 : « Heureux êtes-vous, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ».

Et rassasiée, Anne va l’être. En voyant Jésus la prophétesse comprend que l’époux est arrivé. Désormais les amis peuvent se réjouir. Elle se met à louer Dieu.

La louange explose lorsque le manque est comblé, que le vide est rempli, que la faim et la soif sont apaisées. L’époux est là, c’est le moment de la fête et du festin. C’est parce qu’elle a compris cela qu’Anne se met à louer Dieu. C’est pour cela aussi qu’elle annonce la nouvelle à celles et ceux qui attendaient la venue du Messie : leur attente est comblée, ils peuvent se réjouir.

Aujourd’hui : jeûne ou louange ?

L’expérience prophétique d’Anne nous conduit à une question importante. Dans quel temps sommes-nous aujourd’hui ? Sommes-nous dans le temps où l’époux est enlevé ou bien dans le temps ou l’époux est là ? Sommes-nous dans le temps du jeûne ou bien dans celui de la louange ?

D’un certain point de vue on peut dire que nous sommes dans le temps où l’époux a été enlevé, et donc le jeûne garde toute sa place. Mais d’un autre point de vue on se souviendra que Jésus, avant de remonter vers le Père, a dit : « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viens à vous ; et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde… » (Jn 14.18 ; Mt 28.20). Donc, si l’époux est présent, le jeûne est-t-il encore nécessaire ? N’est-ce pas la louange qui doit prévaloir ?

En fait le Nouveau Testament présente les choses d’une manière plus nuancée.

Les promesses de Dieu ne sont pas vaines et donc nous ne sommes pas dans le temps de l’absence. Le Seigneur est bien présent parmi les siens par l’intermédiaire de l’Esprit Saint.

Mais en même temps il n’est pas présent dans toute sa gloire. Il est auprès du Père et il intercède pour nous. Il a annoncé qu’il reviendrait un jour. L’espérance de ce retour indique bien que sa présence pleine et entière ne nous est pas encore accordée.

Nous sommes donc dans une sorte de temps intermédiaire où le Seigneur est déjà présent mais pas encore pleinement. Au fond, nous sommes dans une situation qui présente quelques similitudes avec celle d’Anne. Pour elle Jésus n’était pas encore le Seigneur présent dans toute sa gloire, c’était seulement un enfant de 40 jours. Pour nous, de même, le Fils de Dieu n’est pas présent dans toute sa gloire, mais il est réellement présent par son Esprit : « Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde ».

Même si nous croyons que sa promesse est vraie, du fait que nous sommes dans ce temps intermédiaire, il arrive quelquefois que le sentiment de sa présence nous manque. Et alors la pratique du jeûne trouve toute sa place, dans l’Eglise comme dans la vie chrétienne. Pas comme une fin en soi, pas comme une performance spirituelle, mais comme l’expression du manque que nous ressentons ; comme l’affirmation du désir de se sentir rassasié de Dieu, du Dieu saint qui guérit, du Dieu juste qui délivre, du Dieu bon qui exauce.

Mais la vie chrétienne ne saurait se résumer au jeûne. L’expérience prophétique d’Anne nous le dit. Si la présence de l’enfant Jésus a su la faire entrer dans la louange à combien plus forte raison ce passage du jeûne à la louange est-il possible pour nous qui vivons après la résurrection du Seigneur mort pour notre salut !

Le Seigneur est ressuscité. S’il est parti, c’est pour siéger à la droite du Père et pour intercéder pour nous (Rom 8.34). Et en partant il nous a assuré de sa présence. Il a placé des promesses extraordinaires face à notre prière (Jn 14.13-14, 15.7, 16…).

Alors, que nous souhaiter en ce début d’année 2018 ? Bien évidemment, le passage du jeûne à la louange !

Tout d’abord LE passage, c’est-à-dire le moment du retour du Seigneur, lorsque toute détresse disparaîtra, que le jeûne deviendra superflue et que la louange occupera toute la place. Ce retour, nous le réclamons chaque dimanche en priant : « Que ton règne vienne ! ». Et avec l’Eglise de l’Apocalypse, il nous faut le souhaiter par-dessus tout : « Viens, Seigneur Jésus ! » (Apoc 22.20).

Mais en l’attendant, nous savons que de nombreuses situations appelleront encore notre prière et pourquoi pas notre jeûne. Des situations personnelles, mais aussi des situations concernant notre prochain. Tant qu’il y aura des gens meurtris, blessés, malades, en deuil, souffrant les horreurs de la guerre, de la famine, de l’exil, il y aura des raisons de jeûner et de supplier. Des raisons de montrer au Seigneur notre faim et notre soif de son intervention, confiants que la louange n’est pas loin, car le Seigneur est à la droite du Père et qu’il intercède pour nous.

Alors que nous souhaiter d’autre que de passer du jeûne à la louange, de manière définitive ou, à défaut, à de multiples occasions ?

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