Savoir s’arrêter ! (Genèse 2.1-3)

Jeudi dernier nous étions quelques-uns à réfléchir sur le thème du sabbat. Je ne vais pas revenir sur tout ce qui a été partagé alors, mais j’aimerai ce matin vous inviter à méditer un texte qui ne parle pas directement du sabbat, et qui est pourtant incontournable lorsqu’on réfléchit au sabbat. Il s’agit de Genèse 2.1-3.

Ce passage nous dit que Dieu cessa son travail le septième jour ; il ne demeura pas pour autant oisif car le texte précise qu’il bénit et qu’il sanctifia ce septième jour.

Cet arrêt de travail de Dieu vient au terme d’une semaine bien remplie. Tout le chapitre 1r de la Genèse raconte la création du monde. Toute l’œuvre de création est ramassée et racontée dans le cadre d’une semaine de six jours. Dieu a travaillé six jours et il s’est arrêté le septième. Il y a évidemment ici une allusion au sabbat, à un temps rythmé, que Dieu instaure et que son peuple sera appelé à reproduire : « Observe le jour du sabbat » (Dt 5.12).

On pourrait se demander : Pourquoi la Bible mentionne ce septième jour ? Quelle est son utilité ? Puisque le début de la Bible parle de la création pourquoi parler de ce temps où il n’y a aucune création ? Et puis, finir au sixième jour, n’était-ce pas finir en apothéose ? L’homme créé à l’image de Dieu, responsable du bon fonctionnement de la création, couronnant l’œuvre de Dieu ?

Mais il y a le septième jour. Et il ne faudrait pas l’oublier, même si les moines du moyen-âge qui ont fait les découpages en chapitres et versets ont jugé bon de commencer un nouveau chapitre avec le septième jour. Pourquoi ce septième jour ? Pourquoi cette évocation de la cessation de l’œuvre de Dieu ?

Une œuvre parfaite

La première raison est certainement pour exprimer que l’œuvre de Dieu était complète. Il n’y avait plus rien à ajouter. Elle était parfaite. A la fin du sixième jour d’ailleurs il est dit : « Dieu vit toute l’œuvre qu’il avait faite, et voici, c’était très bon ». Il n’y a donc pas besoin de rajouter quelque chose de nouveau. L’œuvre de Dieu est achevée et n’a pas besoin d’être complétée. C’est pourquoi Dieu arrête de créer.

La tâche de l’être humain ne sera donc pas de poursuivre la création, d’y ajouter de nouvelles choses, mais simplement de gérer, d’utiliser avec sagesse, mais aussi avec ingéniosité (ce qui laisse beaucoup de possibilités), ce que Dieu a créé et donné. Et l’homme a fait preuve d’ingéniosité (l’utilisation des plantes pour la médecine ; du minerai de fer, de la pierre, du bois pour la construction…). Mais a-t-il toujours fait preuve de sagesse ? N’a-t-il pas été au-delà de la bonne gestion de la création ?

Accepter les limites

Le fait que le texte biblique dise que la création est achevée, parfaite, indique à l’homme une limite : il n’est pas créateur ; il est simplement gestionnaire de la création. Il y a une limite à ne pas franchir. Et cette question de la limite est très importante.

Car l’être humain est une créature tellement extraordinaire qu’il a cette capacité d’aller jusqu’aux limites voire même de les dépasser ! C’est tout le drame qui se joue dès le chapitre 3 de la Genèse. L’homme et la femme franchissent la limite interdite ; ils ont voulu être « comme Dieu ». Cette question de la limite est très actuelle !

C’est toute la question par exemple des possibilités faramineuses de la science. L’homme est capable d’accomplir des prouesses qu’on aurait trouvées incroyables voici encore quelques années ; mais toutes ces choses sont-elles souhaitables ?

– Par exemple dans le cas du diagnostic prénatal : si la possibilité de détecter in utero des malformations du bébé à naître entraîne l’interruption médicale de grossesse, n’a-t-on pas dépassé la limite ? Est-ce qu’on est encore dans la gestion sage de ce que Dieu a donné ? Ou bien est-ce qu’on se met à la place du Créateur ?

– On parle aussi aujourd’hui d’intelligence artificielle, de réalité augmentée, voire d’homme augmenté. Peut-être qu’il y a une part de fantasme dans tout ce qu’on entend. Mais il est clair qu’il y a des chercheurs qui travaillent là-dessus, certains sans trop se poser de questions éthiques… Est-ce qu’on ne va pas au-delà de la gestion ? Est-ce que l’homme ne cherche pas à être « comme Dieu » ? A franchir la limite ?

– C’est aussi la question actuelle de la PMA. Est-ce toujours souhaitable ? Et la GPA ? Est-ce une bonne chose ? C’est tout l’enjeu des Etats généraux de la bioéthique. L’homme est capable d’accomplir des choses incroyables. Mais sont-elles toujours souhaitables ? Notre prière doit accompagner ces réflexions car l’enjeu est important.

Toute la réflexion éthique c’est de rappeler que s’il est normal d’utiliser l’intelligence que Dieu nous a accordée pour gérer au mieux la création, et même pour atténuer les dysfonctionnements consécutifs au péché (par exemple la médecine ; les recherches sur le génome…), il n’est pas légitime de vouloir devenir « comme Dieu » ; pas légitime prendre la place du Créateur, car la création est achevée.

Le septième jour nous rappelle donc que l’œuvre est achevée, elle est complète. Il n’y a rien à ajouter à ce que Dieu a fait. Il faut juste apprendre à bien gérer, avec intelligence.

Savoir s’arrêter

Mais le septième jour a encore une autre raison d’être. Si Dieu a achevé son œuvre de création en six jours, il n’est pas resté oisif. Il n’a plus créé, certes, mais il a fait autre chose : il a béni et sanctifié le septième jour.

Examinons ces deux termes :

– Dieu a sanctifié le septième jour. Cela signifie que Dieu a mis ce jour à part. Il en a fait un jour particulier, un jour différent des six premiers. Un jour qui lui est consacré. Pourquoi un tel jour ? La raison est simple : à chaque fois que nous entrons dans ce jour mis à part (et je n’entre pas dans la question ici savoir s’il est légitime que les chrétiens célèbrent ce jour le dimanche ou le samedi), nous entrons dans un temps spécial, un temps que Dieu s’est consacré, un temps que nous consacrons à Dieu : « Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier ». « Pour le sanctifier », c’est-à-dire pour le consacrer à Dieu. Dans ce temps que nous consacrons à Dieu, nos regards se tournent vers lui ; on peut examiner l’œuvre que nous avons accomplie dans la semaine ; voir si elle correspond bien à ce que le Seigneur attend de nous ; voir si nous avons bien géré, si nous n’avons pas franchi la limite. Dans notre travail, avons-nous bien géré les choses ? Dans notre famille, avons-nous été un bon mari, une bonne épouse, de bons parents, de bons enfants… Ce jour est un jour où nous pouvons prendre du recul par rapport à nous-mêmes et à tout ce que nous avons été et fait ; un jour où nous nous resituons à notre juste place, devant Dieu qui seul est créateur. N’est-ce pas cela que nous cherchons à vivre au cours de notre culte ? Rendre grâce pour ce qui a été accompli avec l’aide de Dieu et confesser le péché qui nous a poussés hors des limites.

– Mais Dieu a aussi béni le septième jour. Cette bénédiction divine avait déjà été prononcée aux cinquième et sixième jours sur les êtres vivants, notamment sur les humains (Gn 1.26 : « Dieu les bénit et Dieu leur dit… »). Cette bénédiction s’était traduite par une parole ou plus exactement un mandat : « Soyez fécond, remplissez la terre et dominez-la… ». Les animaux comme les humains avaient besoin de la bénédiction pour accomplir ce mandat. Et voilà que cette bénédiction repose maintenant sur le septième jour. Ainsi, à chaque fois que nous entrons dans ce septième jour, nous nous replaçons sous la bénédiction divine. Nous entendons à nouveau la parole par laquelle il nous envoie dans le monde et nous recevons à nouveau la bénédiction qui lui est assortie, la force par laquelle nous pouvons aller de l’avant. C’est aussi cela que nous voulons vivre au cours de notre culte : recevoir la parole du Seigneur ; recevoir sa force qui nous bénit et qui nous permet de vivre la parole.

Il était donc important que Dieu s’arrête. Pour nous rappeler que son œuvre est parfaite et que nous n’avons rien à y ajouter. Et pour nous dire l’importance de savoir, nous aussi, nous arrêter, comme lui. Plusieurs passages de la Bible nous y invitent :

– « Arrêtez, et reconnaissez que je suis Dieu » (Ps 46.11, Parole de Vie).

– « Arrête-toi et réfléchis aux merveilles de Dieu » (Jb 37.14, Semeur).

– « Arrête-toi un instant et je te ferai entendre la Parole de Dieu » (1 Sam 9.27, NBS).

Savoir s’arrêter. C’est aussi le sens du quatrième commandement :

« Souviens-toi du sabbat, pour en faire un jour qui lui soit consacré. Pendant six jours tu travailleras, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour, c’est un sabbat pour le Seigneur, ton Dieu : tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni les immigrés dans tes villes. Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, et il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le sabbat et en a fait un jour qui lui est consacré. » (Ex 20.8-11).

Amen

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